Quelle grande voix!

La soprano montréalaise de renommée internationale Karina Gauvin a soulevé l’auditoire lors du concert d’ouverture de la saison 2014/15 du Manitoba Chamber Orchestra par sa brillante interprétation d’airs d’opéras de Haendel.

Karina Gauvin

Pendant qu’elle étudiait en histoire de l’art, Karina Gauvin, qui chantait dans des chœurs depuis son enfance, a été remarquée par la chef d’orchestre Nicole Paiement parmi les membres du chœur de l’université McGill de Montréal. Madame Paiement l’a encouragée à s’orienter vers une carrière professionnelle en chant. En quelques années à peine, Madame Gauvin s’est hissée parmi les étoiles du chant classique, brillant sur les plus grandes scènes du monde. Elle est reconnue comme l’une des meilleures interprètes du répertoire baroque, particulièrement des opéras de Haendel. Ce fut surement un privilège d’entendre une si grande artiste dans le cadre très intime de la Westminster United Church.

Madame Gauvin a interprété des arias des opéras Giulio Cesare in Egitto en première partie, et Alcina en deuxième partie. Ce sont des arias dits Da capo, qui étaient composés pour mettre en valeur les qualités vocales de grands chanteurs virtuoses spécifiques, des castrats et des prima donna formés à l’école du Bel canto italien. Ces arias sont souvent très ornementés pour accentuer l’expression des états d’âmes des personnages. Les textes sont courts et chantés à répétition à partir du début.

Madame Gauvin a relevé le défi que posent ces arias avec brio. Dès les premières mesures de V’adoro, pupille (Je vous adore pupilles), nous sommes frappés par la voix ronde, chaleureuse, fluide et juste de Madame Gauvin. Elle a interprété cet air, où Cléopâtre atteint le point culminant de ses manœuvres pour séduire César qu’elle a fait venir dans son palais, avec beaucoup de persuasion et de sensualité. La diction est claire, permettant de suivre le texte sans difficulté. Douée d’une voix exceptionnelle mais aussi d’un sens dramatique remarquable, elle a ensuite été très émouvante dans Piangerò la sorte mia (Je pleurerai sur mon sort), exprimant avec beaucoup de vérité la douleur et le désespoir de Cléopâtre que son frère Ptolémée, roi tyrannique d’Égypte, a condamnée à la prison après avoir remporté une bataille contre ceux qui, avec le soutien de César, veulent le détrôner en faveur de sa sœur. Croyant que César a été tué dans la bataille Cléopâtre se lamente sur son sort et se promet de revenir hanter son frère après sa mort. En fin de première partie, on a pu apprécier la grande virtuosité de Madame Gauvin dans une interprétation époustouflante de Da tempeste il legno infranto (Le bois brisé par les tempêtes) qui a fait se lever l’auditoire. Elle a chanté avec une justesse et une souplesse exceptionnelle cet air ornementé à l’extrême, conservant la couleur et l’intensité du son et maîtrisant parfaitement le souffle dans les longues et acrobatiques vocalises. Elle a bien fait sentir la jubilation de Cléopâtre qui apprend que César a finalement triomphé de Ptolémée et vient la libérer.

En deuxième partie, Madame Gauvin a d’abord interprété Tornami a vagheggiar (Ah! Reviens me séduire), un aria chanté par Morgana, tombée amoureuse de la fiancée de Ruggiero, venue à son secours déguisée en garçon pour le libérer de l’emprise de la magicienne Alcina, la sœur de Morgana. Madame Gauvin nous a donné une autre démonstration de sa virtuosité, enchaînant les mélismes et les coloratures avec souplesse et une superbe tenue du son. Elle a terminé avec Ah! mio cor! (Ah mon cœur!), chanté par Alcina, rôle dans lequel elle avait obtenu un grand succès avec l’opéra de Montpellier en 2002, C’est un aria en deux parties contrastées, Alcina succombant d’abord à sa déception amoureuse (Ah, mon cœur, on t’a raillé!), pour ensuite exprimer une fureur majestueuse (Mais que fait Alcina gémissante? Je suis reine…). Madame Gauvin a chanté cet aria avec une intensité dramatique saisissante. On sentait dans la voix, dans l’articulation des paroles et dans le geste corporel la lutte entre la femme au cœur blessé et endolori, et la fierté de la reine espérant encore imposer son pouvoir.

Karina Gauvin a été longuement et fortement acclamée par l’auditoire. Une telle marque d’appréciation incitera certainement le MCO à la réinviter très vite, comme il a l’habitude de le faire avec les solistes qui connaissent de tels succès. Longtemps après le concert cette voix superbe continuait de m’envouter. J’ai entendu Karina Gauvin au début de sa carrière à Montréal. Elle impressionnait déjà. Mais ce que je venais d’entendre a éveillé un autre souvenir, celui de la diva Cecilia Bartoli. Comme elle, Karina Gauvin approche le sommet de la perfection.
Elle a été très bien accompagnée par l’orchestre, toujours excellent dans le répertoire baroque. Madame Manson a dirigé en accentuant très bien rythme caractéristique des accompagnements de Händel, respectant la légèreté de cette musique écrite de manière à laisser toute la place au soliste.

En interlude après le deuxième aria de la première partie, Madame Manson a programmé Autumn Rhapsody du compositeur américain Pierre Jalbert. Composée en 2008 pour l’orchestre symphonique du Vermont, cette pièce évoque l’automne, lorsque les premiers vents frais emportent les feuilles mortes dans des tourbillons tumultueux. Madame Manson aime présenter des œuvres contemporaines qui s’intègrent généralement bien dans le ton de ses programmes. Elle a sans doute choisi cette pièce pour son thème approprié à la saison mais elle détonnait dans l’ensemble. Le Divertimento en fa majeur K. 138 de Mozart présenté en début de deuxième partie était par contre un excellent choix. Madame Manson en a donné une très belle interprétation. Ceux qui avaient assisté au concert de clôture de la dernière saison auront pu faire la comparaison entre ce vrai « divertissement » de Mozart et le Divertimento pour orchestre à cordes de Bela Bartók, qui portait le nom de « divertissement » pour satisfaire la nature d’une commande sans en avoir vraiment le style.

Manitoba Chamber Orchestra
16 septembre 2014, Westminster United Church, Winnipeg
Anne Manson, chef
Karina Gauvin, soprano

De Giulio Cesare in Egitto Georg Friedrich Haendel
V’adoro, pupille
Piangerò la sorte mia

Autumn Rhapsody Pierre Jalbert

De Giulio Cesare in Egitto Georg Friedrich Haendel
Da tempeste il legno infranto

Divertimento en fa majeur K. 138 Wolfgang Amadeus Mozart

De Alcina Georg Friedrich Haendel
Tornami a vagheggiar
Ah! mio cor!

Pierre Meunier

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