Musiciens en liberté au MCO

La directrice musicale du Manitoba Chamber Orchestra a invité des musiciens de son orchestre à présenter un concert d’œuvres choisies par eux, préparées collectivement et exécutées sans chef, le 22 avril 2015 à Winnipeg. Ils ont relevé le défi avec brio, pour le plus grand plaisir de l’auditoire qui les a chaleureusement acclamés.

La musique dite de chambre pour de petits ensembles, trouve sans doute ses origines aux 17e et 18e siècles, lorsque des musiciens se réunissaient entre amis dans le salon de l’un ou l’autre pour improviser ou partager leurs compositions. Peu à peu s’est développé un répertoire très varié d’œuvres pour petits ensembles, allant du duo à l’octuor, et au petit orchestre à cordes, parfois avec piano ou quelques instruments à vent. Presque tous les compositeurs classiques ont composé de la musique de chambre, dont le répertoire comprend de superbes œuvres d’orfèvrerie musicale. On y entend souvent les esquisses de thèmes qui seront développés plus tard dans de grands concertos ou des symphonies.

Octuor de vents en répétitionPour ce concert, les musiciens ont choisi de se regrouper dans un octuor de vents (Caitlin Broms-Jacobs et Tracy Wright, hautbois; Connie Gitlin et Catherine Wood, clarinettes; James Ewen et Allen Harrington, bassons; Patricia Evans et Ken Macdonald, cors) et un sextuor de cordes (Karl Stobbe et Kerry DuWors, violons; Daniel Scholz et Richard Bauch, altos; Desiree Abbey et Minna Rose Chung, violoncelles).

On entend souvent des ensembles de cordes, pour lesquels il y a un répertoire abondant, mais rarement des ensembles de vents, appelés harmonies. Les harmonies ont toujours été considérées comme des ensembles de musiciens amateurs qui égayaient les fêtes, animaient les processions religieuses, les marches militaires ou les marches funèbres avec une musique facilement accessible. En 1782, cependant, l’empereur d’Autriche Joseph II a contribué à rehausser considérablement la musique d’harmonie en engageant des artistes virtuoses pour la création d’une harmonie à sa cour, dont le célèbre clarinettiste Anton Stadler, admiré par Mozart qui lui a dédié un quintette et un concerto. Faisaient aussi partie de l’ensemble Johann Nepomuk Went et Joseph Triebensee, qui ont arrangé de nombreuses transcriptions d’œuvres classiques allant de l’opéra aux symphonies, pour compenser le manque de répertoire original pour harmonies.

L’octuor de vents a interprété en début de programme trois ouvertures d’opéras de Mozart. Devant la montée en popularité des transcriptions pour harmonie, Mozart avait décidé de transcrire ses propres œuvres pour en percevoir tous les bénéfices. L’agencement de ces trois ouvertures constitue une suite qui rappelle les trois mouvements traditionnels d’une sonate classique: rapide, lent et rapide. Dès les premières notes de La Flûte enchantée nous avons été surpris et émerveillés par la grande précision du rythme, la vivacité joyeuse et la musicalité de l’interprétation. Comme devant un groupe de trapézistes volants se lançant dans les airs dans un mouvement incessant de voltiges périlleuses, on a senti l’auditoire souvent retenir son souffle dans la crainte de voir un musicien faire une faute. Grâce à une communication visuelle et à une écoute attentives, ils ont maintenu une parfaite cohésion et ont atteint le final dans un accord parfait. L’ouverture de Don Giovanni, plus lente et plus lyrique, sombre et tragique, a été interprétée avec beaucoup d’émotion. La suite s’est terminée par une interprétation joviale et divertissante du Mariage de Figaro, dans laquelle les musiciens ont de nouveau fait preuve de virtuosité, bien que cette ouverture soit moins acrobatique que la première. Le deuxième octuor au programme était l’Octuor en mi bémol majeur op. 103 de Beethoven. Contrairement à ce que le numéro d’opus pourrait laisser croire, il s’agit d’une œuvre de jeunesse de Beethoven, qui ne fut publiée qu’une vingtaine d’années après sa composition. Cette pièce en quatre mouvements fut composée aux environs du déménagement de Beethoven de Bonn à Vienne, pour l’ensemble de vents que son employeur d’alors, le Prince-Électeur Maximilien François d’Autriche, entretenait dans sa résidence de Bonn. Beethoven l’avait envoyée au prince avec d’autres de ses compositions pour lui montrer le progrès qu’il avait fait depuis son arrivée à Vienne. C’est une œuvre au caractère léger et divertissant que l’octuor a jouée avec brio.

Entre le Mozart et le Beethoven, le violon solo du MCO Karl Stobbe a interprété la Sonate en mi majeur, op. 27, no 6 du violoniste et compositeur belge Eugène Isaÿe. L’opus 27 comprend 6 sonates pour violon qu’Isaÿe a composées en dédiant chacune à l’un de ses amis violonistes. Karl Stobbe les a toutes enregistrées en 2104 sous étiquette Avie. Cet enregistrement a été très bien accueilli par la critique et a été mis en nomination dans la catégorie musique classique, solo et musique de chambre aux prix Juno 2015.

Garth Lee.

Garth Lee.

Stobbe joue normalement d’un violon italien datant de 1810 qu’il a acheté à son oncle collectionneur il y a cinq ans. Même s’il répare lui-même des violons, il a confié son violon à un luthier de Montréal pour des réparations majeures. En attendant de retrouver son précieux instrument, il joue d’un violon fabriqué il y a quatre mois seulement par le luthier de Winnipeg Garth Lee. M. Lee a fait des études avancées en lutherie au Newark School of Violin Making and Repair en Angleterre, où il a pu étudier des instruments provenant des ateliers des Stradivari, Guarneri, Amati, et autres. L’instrument qu’il a prêté à Karl Stobbe a été fabriqué selon les spécifications d’un violon Guarnerius del Gesù du 17e siècle, considéré comme l’un des meilleurs luthiers italiens avec Stradivarius. L’instrument est fait de bois d’érable importé de Belgique et d’épinette de la Colombie Britannique. “J’ai été agréablement surpris de voir cet instrument et d’en jouer ” a dit M. Stobbe. “Le violon est d’une facture exceptionnelle, fait de main de maître avec une grande attention aux détails.” Il aura fallu peu de temps à Stobbe pour faire chanter ce violon avec “un son chaleureux, puissant et égal sur tout le registre de l’instrument”, selon ses propres mots. Son interprétation de la sonate fut brillante. Elle a révélé la beauté de la musique d’Isaïe et les grandes qualités de l’instrument fabriqué par M. Lee, qui était présent au concert.

En deuxième partie, le sextuor de cordes a joué le Sextuor en la majeur op. 48 d’Antonin Dvořák. Comme une bonne partie de l’œuvre du compositeur, cette pièce s’inspire beaucoup de la musique folklorique slave. Dvořák ne transcrit pas des airs connus mais en compose de nouveaux selon les couleurs et les rythmes de ce folklore. Les six musiciens ont démontré qu’ils pouvaient rivaliser de virtuosité avec leurs camarades de la section des vents. Eux aussi ont joué avec une précision rythmique et une musicalité remarquables, en parfaite cohésion et unité d’intention. Ils ont charmé et captivé l’attention de l’auditoire par leur expressivité dans les passages tendres et leur entrain jovial dans les danses rythmées.

À la sortie, on ne voyait que des visages épanouis et souriants, tous exprimant avec joie combien ils avaient aimé ce concert.

Manitoba Chamber Orchestra
Le 22 avril 2015, Westminster United Church, Winnipeg

Ouvertures (octuor de vents) : Wolfgang Amadeus Mozart
     La Flûte enchantée (K 620)
     Don Giovanni (K 527)
     Le Mariage de Figaro (K 492)
Sonate en mi majeur, op. 27, no 6 Eugène Isaÿe
Karl Stobbe, violon
Octuor en mi bémol majeur op. 103 (vents) Ludwig Van Beethoven
Sextuor en la majeur op. 48 (cordes) Antonin Dvořák

Pierre MEUNIER

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