Des cordes enchanteresses
Pour clôturer sa 39e saison, le 23 mai 2012, l’Orchestre de chambre du Manitoba a invité le célèbre violoniste James Ehnes, originaire de Brandon, à diriger un concert composé d’oeuvres pour orchestre à cordes. Ehnes a préparé un programme très relevé comprenant le Concerto pour violon en mi majeur de J.S. Bach et des pièces moins connues de Josef Suk et Jean Sibélius.
Josef Suk (1874-1935) est né en Bohême et a joué un rôle important dans la vie musicale de l’actuelle République Tchèque. Il a composé plusieurs oeuvres pour piano, des chants et de la musique de chambre. Ses oeuvres orchestrales les plus connues sont la Symphonie “Asraël” (Ange de la mort) et Scherzo fantastique. Il a aussi fait une carrière remarquable comme violoniste et a été membre du Quatuor tchèque pendant plus de 40 ans. Il a étudié la composition sous la direction d’Antonín Dvořák, dont il a épousé la fille.
Jean Sibélius (1865-1957) est surtout connu pour ses grandes symphonies épiques et poétiques. Mais il a aussi écrit avec autant de soin et de créativité des oeuvres plus courtes ou plus légères, des miniatures qui révèlent à plus petite échelle le grand génie du maître.
Dès les premières notes de la Méditation sur l’ancien choral tchèque en l’honneur de saint Venceslas, op. 35a, de Josef Suk, on a senti qu’il existait une entente parfaite entre le chef et l’orchestre et que les musiciens s’engageaient dans ce concert avec toute leur âme. Les lignes musicales étaient bien articulées et jouées avec émotion.
Notre enchantement s’est poursuivi dans une superbe interprétation du Concerto pour violon de Bach, avec Enhes au violon solo. Les mouvements Allegro ont été joués avec entrain et bonne-humeur, Ehnes brillant de tout son talent. Le son des cordes a été d’une beauté remarquable dans l’Adagio, l’orchestre et le soliste jouant avec beaucoup de sensibilité et de mouvement, dans une union parfaite.
La deuxième partie a débuté par une courte pièce à la fois solennelle et joyeuse de Jean Sibélius, Andante festivo. Cette pièce avait été commandée à Sibélius en 1922 pour célébrer le 25e anniversaire de la construction d’une usine dans une ville de Finlande. Au lieu de la cantate commémorative qu’on lui avait demandée, Sibélius a écrit une pièce festive pour quatuor à cordes et en a fait la version pour orchestre à cordes que nous avons entendue huit ans plus tard. Malgré sa brièveté, c’est une oeuvre intense et passionnée, au caractère presque religieux, souvent interprétée dans les cérémonies d’État en Finlande. Ehnes en a dirigé une très belle exécution.
Enhes a repris son Stradivarius pour la présentation de la Suite pour violon et orchestre à cordes, op. 117 de Sibélius. C’est une des dernières oeuvres du genre que Sibélius a composée, en 1929. Refusée par son éditeur américain qui considéra que, malgré sa grande qualité, elle n’aurait pas été “vendable” dans les conditions du marché de l’époque, Sibélius l’a classée avec la mention “à retravailler” et l’a très peu retouchée. Elle n’a pas été jouée de son vivant. Elle a été créée le 8 décembre 1990, 33 ans après sa mort.
C’est une oeuvre pastorale en trois mouvements dont les titres sont exceptionnellement en anglais, sans doute parce que Sibélius pensait la publier aux États-Unis: Country Scenery (Paysages de campagne), Allegretto; Evening in Spring (Soirée printanière), Andantino et In the Summer (En été), Vivace. C’est une musique très évocatrice, fort agréable à écouter. Le premier mouvement est une joyeuse promenade par monts et par vaux dans la nature, ponctuée de pauses pour contempler ici un beau paysage, pour sentir là le parfum d’une fleur. Le second est une marche plus calme par un beau soir de printemps en humant les effluves de la végétation qui renaît. La suite se termine par un trépidant mouvement perpétuel du violon solo sur fond de piccato des cordes, faisant penser au vol d’un colibri autour d’un abreuvoir. Ehnes nous a donné une belle démonstration de sa virtuosité dans l’exécution de ce mouvement.
Pour terminer ce très beau concert, nous avons entendu la Sérénade pour cordes en mi majeur, op. 6 de Josef Suk, une oeuvre de jeunesse composée à l’âge de 18 ans. C’est une musique très poétique, empreinte d’une douce mélancolie et de rêverie. L’orchestre a joué encore avec beaucoup d’émotion et de sensibilité, en parfaite communion avec le chef. Les violoncelles ont été particulièrement touchants dans l’Adagio.
Le concert a été ovationné par l’auditoire qui remplissait l’église Westminster United à capacité, un auditoire averti qui a écouté dans un silence exceptionnel.
Le concert a été enregistré par CBC Radio 2 pour diffusion future et sera éventuellement mis en ligne sur le site Concerts on Demand
