Concert éclectique au MCO

Deux femmes de grand talent et fortement engagées dans la promotion et le renouveau de la musique classique, la chef d’orchestre canadienne Tania Miller et la guitariste américaine Sharon Isbin, ont été réunies par le Manitoba Chamber Orchestra pour présenter un programme à leur image, le 19 mai 2015, à l’église Westminster United de Winnipeg.

Tania Miller

Tania Miller

Il y a douze ans, Tania Miller a pris la direction musicale de l’Orchestre symphonique de Victoria, après avoir travaillé pendant quatre ans comme chef assistante et associée de l’Orchestre symphonique de Vancouver sous la direction de Bramwell Tovey. Première canadienne à être nommée directrice musicale d’un orchestre d’importance, en une décennie elle a transformé cet “orchestre communautaire” en un ensemble de distinction, relevant de façon remarquable la qualité technique de l’ensemble et enrichissant le répertoire d’œuvres moins connues et de nombreuses nouveautés. Sous sa direction l’orchestre a créé plus de 50 œuvres de compositeurs canadiens, dont 37 sur commande.

Mme Miller a choisi d’ouvrir la soirée avec la pièce Such Sweet Sorrow, de John Estacio, une commande la CBC pour le Manitoba Chamber Orchestra, qui l’a créée le 7 février 2001 sous la direction de Roy Goodman, qui était venu la diriger de nouveau en 2013. Estacio a composé cette œuvre alors qu’il venait de vivre de grands bouleversements dans sa vie personnelle. Il a écrit à ce sujet: “Cette pièce est un requiem personnel et mélancolique pour la vie que je venais de laisser derrière moi. Cette commande m’a donné la possibilité de composer mon propre adagio lyrique pour cordes, une occasion unique car je compose surtout pour de grands orchestres.” C’est une œuvre très émouvante, avec de superbes solos de violon (Karl Stobbe), d’alto (Daniel Scholz) et de violoncelle (Desiree Abbey), que Mme Miller a dirigée avec beaucoup de sensibilité.

Elle a ensuite donné une superbe exécution du Concerto grosso en ré mineur “La Follia”, de Francisco Geminiani d’après une œuvre de son professeur, Arcangelo Corelli. Geminiani était un violoniste virtuose, un excellent compositeur et un professeur renommé dont le livre L’Art de jouer le violon, publié en 1751 à Londres, fut le premier du genre. La Follia ou Folies d’Espagne est une danse populaire qui connut un grand engouement en Espagne au XVe siècle, dont les origines sont vraisemblablement portugaises. Elle a servi de thème de variations à plus de 150 compositeurs. Geminiani a repris l’œuvre de son maître en en rehaussant le niveau de difficulté pour en faire une œuvre de virtuosité, particulièrement pour les solos de violon qu’il interprétait lui-même. Karl Stobbe, qui avait récupéré son violon italien datant de 1810, l’a exécutée avec brio.

Guitariste Sharon Isbin

Guitariste Sharon Isbin

En plus de 30 ans de carrière, Sharon Isbin, reconnue comme l’une des plus grandes guitaristes de ce temps, a contribué de façon unique à la promotion de la guitare dans la musique classique, d’abord comme interprète de concertos et de récitals, créant de nombreuses œuvres dont plusieurs commandées par elle-même, mais aussi comme directrice artistique de festivals de musique et directrice des départements de guitare du Aspen Music Festival et de la Juliard School, qu’elle a créé en 1989. Excellente vulgarisatrice, elle a participé à plusieurs émissions radiophoniques et télévisuelles.

Elle a interprété deux œuvres de Vivaldi composées pour le luth (la guitare classique que nous connaissons aujourd’hui est apparue quelques décennies après la mort de Vivaldi). Vivaldi avait innové en composant des concertos et des sonates pour des instruments qui étaient traditionnellement relégués à des rôles d’accompagnement comme la mandoline, le luth ou le théorbe. Ces compositions peuvent facilement être adaptées pour la guitare. Comme tous les concertos de Vivaldi, le Concerto en ré majeur pour luth est écrit pour mettre en relief et faire valoir la virtuosité du soliste. Les mélodies joyeuses et dansantes des premier et troisième mouvements allégro et l’aria mélancolique de l’adagio central sont encadrées d’une magnifique ornementation dans la partie du soliste et dans l’accompagnement d’orchestre. Mme Isbin joue avec justesse, musicalité et fluidité. Le son, légèrement amplifié, est naturel et très mélodieux. Elle a une telle maîtrise technique qu’elle donne l’impression de jouer sans effort et que l’on perçoit à peine le pincement des cordes. Elle a joué avec autant de virtuosité la Sonate en trio en do majeur. C’est une œuvre moins élaborée que le concerto, la guitare et les violons dialoguant avec un accompagnement de basse continue. Elle a complété son programme avec Billy’s Theme, de Howard Shore, composé et interprété par Mme Isbin pour le film The Departed (Agents doubles) de Martin Scorsese, sorti en 2006. Tania Miller a assuré un accompagnement impeccable.

Mme Miller a terminé le concert avec deux œuvres contemporaines, en inversant fort heureusement l’ordre annoncé au programme. La Jalousie taciturne, du compositeur irlandais Gerald Barry, a été commandée par l’Irish Chamber Orchestra en 1996. Le titre est inspiré d’une partie du Treizième ordre pour clavecin de François Couperin, Les Folies françoises, ou les dominos (le domino est un costume de bal masqué consistant en une robe flottante à capuchon): La Jalousie Taciturne : sous le Domino gris de maure. Couperin y décrit les costumes portés par les invités à un bal masqué. Barry a expliqué que cette composition “fait référence à la jalousie maussade des sources musicales des compositeurs. Ils gardent leurs secrets et les révèlent avec réticence.” Barry juxtapose des lignes musicales fortement contrastées dans les dynamiques, le registre, le timbre et la texture. Certains segments mélodiques font écho à des fragments de mélodies de siècles passés (par exemple une valse de Chopin) mais sont jouées simultanément par plusieurs instruments dans différentes tonalités, créant un effet de confusion totale, chacun semblant vouloir faire à sa tête. Présenter cette œuvre demandait de l’audace tellement elle contrastait avec ce que nous avions entendu auparavant. Tania Miller a réussi à maintenir la cohésion dans cet univers de confusion.

Le concert s’est terminé dans une atmosphère très différente avec Musica Celestis, de l’américain Aaron Jay Kernis. C’est une musique inspirée du chant monastique médiéval et d’une citation du moine bénédictin Aurélien de Réômé, auteur de Musica Disciplina, premier traité de théorie musicale du Moyen Âge écrit vers l’an 840 : “L’office divin est agréable à Dieu s’il est chanté avec un esprit attentif, quand nous imitons ainsi le chœur des anges dont il est écrit qu’ils chantent éternellement la gloire de Dieu.” C’est une pièce éthérée et transcendante qui émane du silence, s’élève vers les cieux en s’amplifiant dans l’émerveillement, puis redescend paisiblement vers le silence. De la belle musique de fin de soirée.

Manitoba Chamber Orchestra
Le 19 mai 2015, église Westminster United, Winnipeg
Tania Miller, chef invitée
Sharon Isbin, guitare
Such Sweet Sorrow   John Estacio
Concerto grosso en ré mineur, op. 5, no 12 “La Follia”   Francisco Geminiani
Concerto en ré majeur pour luth (RV 93)   Antonio Vivaldi
(Adapté pour la guitare)
Sonate en trio en do majeur (RV 82)   Antonio Vivaldi
(Transposée en la majeur et adaptée pour la guitare)
Billy’s Theme   Howard Shore
(du film The Departed)
La Jalousie taciturne   Gerald Barry
Musica Celestis   Aaron Jay Kernis

Pierre MEUNIER

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