Ariel Barnes au MCO

Le Manitoba Chamber Orchestra a présenté un autre très beau concert mettant en vedette le violoncelliste Ariel Barnes, le 17 mars 2015. Barnes a ému l’auditoire par son jeu d’une grande sensibilité rehaussé par la sonorité exceptionnellement chaleureuse de son instrument.

Ariel Barnes.

Ariel Barnes.

Fils de Milton Barnes, chef d’orchestre et compositeur, et de Nancy Dinovo, violoniste de grand talent, Ariel Barnes est né et a grandi au son de la musique, à la maison et dans les salles de concert. Il a commencé à jouer du violoncelle à l’âge de trois ans, après avoir entendu un quatuor à cordes répéter dans le salon, à la maison. Nommé solo de l’orchestre symphonique de Vancouver en 2013 à l’âge de 36 ans, il a déjà une feuille de route impressionnante comme musicien d’orchestre, soliste, et chambriste. Son répertoire s’étend du baroque à la musique du 21e siècle. En 2012, il a gagné le concours de la Banque d’instruments du Conseil des arts du Canada qui lui a prêté pour trois ans le violoncelle Joannes-Franciscus Celoniatus Newland de 1730, fabriqué à Turin en Italie. Cet instrument se distingue par une construction du dos et des bords en peuplier noir au lieu de l’habituel érable. Ce bois plus tendre explique peut-être les qualités sonores exceptionnelles de l’instrument.

On a pu apprécier le grand talent d’Ariel Barnes et la sonorité de son instrument dès la première pièce au programme, Prayer, premier mouvement de la suite From Jewish Life du compositeur suisse Ernest Bloch. Quelle belle ouverture de concert. Barnes a joué cette brève pièce avec grande ferveur, imposant une ambiance de profond recueillement. Il transcende la technique, exprimant une émotion qui jaillit des profondeurs du cœur. Anne Manson a dirigé l’accompagnement avec une grande délicatesse, comme si elle portait le chant du violoncelle vers les hauteurs célestes.

Il est revenu terminer le concert avec une interprétation magistrale du Concerto no 2 en ré majeur Hob.VIIb.2 de Joseph Hayden. Hayden a été à l’emploi de la grande famille hongroise des princes Esterházy pendant plus de 30 ans, à Esterhaza et à Eisenstadt, la résidence d’été. Il a composé ce concerto en 1783 pour le violoncelliste Antonín Kraft, qu’il avait lui-même engagé comme soliste pour son orchestre, peut-être à l’occasion de mariage du prince Esterházy avec la princesse Maria Liechtenstein en septembre 1783.

Barnes a ainsi présenté l’œuvre dans une entrevue avec Don Anderson : “Ce concerto est l’un des plus élégants et des plus virtuoses du répertoire. Reconnu pour sa grâce, sa noblesse et son caractère insolite, il évoque des images de la vie joyeuse et idéale de la maison des Esterházy… Le premier mouvement semble donner vie aux allées, aux jardins, aux différentes personnes et à la joie de vivre de la cour de cette noble famille. Dans le sublime second mouvement, adagio, on entend fredonner un air, évoquant peut-être la manifestation d’un attrait amoureux. Le rondo final donne l’impression que tout va pour le mieux dans le monde, agrémenté d’épisodes à la fois exubérants et mouvementés.”

Il n’y a aucune dichotomie entre la compréhension intellectuelle de l’œuvre et son interprétation musicale chez Barnes. Ce qu’il en dit se reflète dans son jeu. Faisant corps et âme avec son instrument et possédant une technique impeccable, il joue avec une musicalité envoûtante, sans artifices. Le son est toujours limpide. L’élocution des phrases est subtilement accentuée et nuancée, avec un débit très fluide. Il sait où il va et ce qu’il veut exprimer. Anne Manson affectionne la musique de Hayden et elle a dirigé un accompagnement très raffiné.

Entre ces deux pièces, on a d’abord entendu en première mondiale une adaptation pour orchestre à cordes du Quatuor à cordes No. 1 Sonate à Kreutzer, de Leoš Janácek, commandée par le MCO au compositeur Michael Oesterle.

En 1803, Beethoven a dédié sa Sonate en la majeur, op. 47 pour violon et piano dite Sonate à Kreutzer au violoniste français Rodolphe Kreutzer, qui ne l’a jamais jouée. En 1889, Tolstoï a publié une longue nouvelle sous le titre La sonate à Kreutzer. Elle raconte la confession d’un homme d’un certain âge, nommé Pózdnyshev, qui avait vécu un mariage malheureux avec une jeune femme qu’il avait cessé d’aimer et s’était mis à détester à peine trois jours après les noces, avec qui il avait eu cinq enfants en huit ans. Après une tentative de suicide de sa femme il lui présente un ami violoniste. Celle-ci s’étant justement remise au piano, ils projettent de jouer ensemble la Sonate à Kreutzer. En les voyant jouer ensemble, Pózdnyshev devient fou de jalousie en constatant la communication et l’harmonie qu’il y a entre eux. Pendant qu’il est parti en voyage d’affaires, son épouse lui écrit que le violoniste doit lui rendre visite quelques jours plus tard. S’imaginant le pire, il revient à la maison le jour de la visite annoncée pour surprendre ceux qu’il s’était convaincu être des amants. Il considère ses soupçons confirmés par leur réaction de surprise à son arrivée inattendue et la fuite du violoniste devant sa fureur et il poignarde sa femme. Cité en procès, le jury l’acquitte en considérant qu’il était un mari trompé qui a défendu son honneur de plein droit.

Cette histoire a été la source d’inspiration du premier des deux quatuors à cordes de Janácek, créé le 17 octobre 1924. Alors que Tolstoï, dans l’esprit de son temps, prend le parti de Pózdnyshev et justifie le meurtre de son épouse, Janáček se porte plutôt à la défense de cette dernière, lui qui éprouvait beaucoup de compassion pour les femmes de son époque, comme cela se reflétait dans ses opéras. “Je n’avais de pensée que pour cette pauvre femme du roman de Tolstoï, torturée, dévastée, apeurée jusqu’à sa mort”, avait-il écrit à son amie Kamila Stösslová, objet d’un grand amour platonique. On sent très bien ce parti pris dans le quatuor, qui évoque succinctement mais clairement l’essentiel de l’histoire de Tolstoï. La musique, qui marie le romantisme et le modernisme à la manière unique de Janácek, est très expressive. L’orchestration d’Oesterle donne une dimension encore plus dramatique à l’œuvre de Janácek. Comme dans une tragédie grecque, l’orchestre semble représenter un chœur qui fait la narration générale et accompagne les protagonistes, interprétés par les solistes de chaque section, dans leurs dialogues. Anne Manson en a dirigé une exécution de très haut niveau, captivante et émouvante.

Le MCO a aussi commandé à Oesterle une orchestration du deuxième quatuor à cordes de Janácek, Lettres intimes, qui sera créée lors du dernier concert de la saison, le 3 juin.

En début de deuxième partie, le MCO a joué Divertissement de Pierre Mercure, en remplacement de l’œuvre annoncée, Vie sur Mars, de Heidi Ouellette, qui devait être présentée en première mondiale. Elle le sera plutôt au cours de la prochaine saison, au mois de février.

Malgré sa mort prématurée en 1966 peu avant son 39e anniversaire, Pierre Mercure a marqué la musique canadienne. Il a composé Divertissement en 1957 à la demande de la Fondation Samuel Lapistsky de l’Université McGill. L’œuvre a été créée par l’Orchestre de chambre McGill, dirigé par le regretté Alexander Brott. Dans une forme se rapprochant du concerto grosso, cette pièce n’a pas le caractère léger des divertissements de l’époque baroque. Son titre évoquerait davantage un jeu de diversion des formes: quatuor des solistes s’opposant à l’orchestre, variation des humeurs, passant subitement de la mélancolie à la gaieté ou du calme à l’agitation. L’orchestre en a donné une magnifique exécution qui a bien préparé l’auditoire pour le concerto final de Hayden.

Manitoba Chamber Orchestra
Le 17 mars 2015, Westminster United Church, Winnipeg
Anne Manson, chef
Ariel Barnes, violoncelle

Prayer de From Jewish Life   Ernest Bloch
Quatuor à cordes No. 1 Sonate à Kreutzer   Leoš Janácek/Oesterle
Divertissement   Pierre Mercure
Concerto no 2 en ré majeur Hob.VIIb.2   Joseph Hayden

Pierre MEUNIER

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