Une réalité bien canadienne : le défi d’immigrer

La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

la-liberte@la-liberte.mb.ca

La Liberté du 3 juin 2015

Inutile d’essayer de comprendre le Canada sans tenter de mesurer à quel point cette immensité territoriale érigée en État a exigé et continue d’exiger un apport humain constant pour soutenir la prospérité du pays.

Inutile d’essayer de comprendre le Canada sans savoir que les hivers rigoureux contribuent à façonner les mentalités et à pousser nombre de Canadiens vers des contrées plus clémentes ou économiquement plus puissantes. Tout au long de son histoire, le Canada a souvent eu besoin d’immigrants, à la fois pour remplir ses espaces vides et pour combler ses pertes de population. Les défenseurs du français au Canada peuvent méditer le fait qu’au début du XXe siècle, un million et demi de Canadiens français vivaient au Québec et l’autre moitié près des usines en Nouvelle-Angleterre.

C’était l’époque où les plus optimistes du clergé catholique de l’Ouest canadien espéraient encore rapatrier de nombreux Canayens en voie d’américanisation pour les installer sur les terres réputées fertiles de l’Ouest. Au Manitoba, les fruits limités de leurs efforts s’appellent, par exemple, Saint-Jean-Baptiste, Letellier, Saint-Joseph. Pour quelques générations, la forte natalité du petit groupe canadien-français a permis de garder en vie des îlots de francophonie vivace.

Les temps modernes, qui ont engendré un effondrement de la natalité, ont aussi sérieusement affecté la vitalité linguistique des francophones. Et cela malgré le bilinguisme officiel instauré en 1969, en partie parce que le gouvernement fédéral s’est avéré un piètre garant, à l’exception de la phase militante initiale sous Pierre Elliott Trudeau.

Tous les commissaires aux langues officielles qui se sont succédé ont dénoncé à leur façon la tiédeur de la puissance publique envers la francophonie à l’extérieur du Québec. Cette année, le commissaire aux langues officielles du moment, Graham Fraser, a estimé plus nécessaire que jamais de mettre l’accent sur le défi de l’immigration.

Pour assurer son développement, pour maintenir la santé de son tissu social, le Canada s’applique à toujours mieux affiner ses besoins en immigration. Notre pays a le luxe de sa politique, tant il représente une destination convoitée. À des degrés divers, toutes les provinces cherchent à obtenir leur juste part d’immigrants. Pour le Québec, la question de l’immigration est carrément existentielle, puisque la langue est en jeu. À cet égard, il tient jalousement aux prérogatives concédées par Ottawa en la matière.

Pour les Manitobains qui veulent perpétuer une francophonie vivante, la question de l’immigration est tout aussi existentielle, avec cependant une différence capitale par rapport au Québec. Car les Manitobains désireux de bilinguisme doivent miser sur les bonnes dispositions du fédéral pour obtenir un pourcentage adéquat d’immigrants francophones. Un apport de nouveau monde franchement indispensable afin de garder un sens d’avenir à la dimension bilingue du Manitoba.

Or Graham Fraser trouve qu’au chapitre crucial de l’immigration, Ottawa manque décidément de conviction. Dans son rapport annuel déposé voilà quelques semaines, il remarque : « En 2003, le gouvernement fédéral a établi qu’il fallait qu’au moins 4,4 % des immigrants qui arrivent au Canada et qui s’installent à l’extérieur du Québec soient francophones pour que les communautés francophones maintiennent leur poids démographique relatif. À l’époque, on avait estimé que cet objectif pouvait être atteint en 2008, mais cette échéance a été reportée à 2023. »

Le constat fait, le commissaire y est allé de ses recommandations, sans doute sensées, mais entachées d’une faille quasi rédhibitoire. Graham Fraser n’ayant en vérité d’autre pouvoir que de souligner les échecs et les réussites. Au plan des réussites, le gardien moral de la dualité linguistique canadienne a cité en exemple l’initiative de l’Accueil francophone, cette structure mise en place par la Société franco-manitobaine en décembre 2003 dont le but est d’aider des humains cachés derrière des %.

Au-delà des chiffres et des espoirs de revitalisation de la francophonie que suscite cette immigration politiquement ciblée, il importe en effet de garder avant tout à l’esprit les personnes qui la composent. L’avenir de la francophonie manitobaine ne saurait se réduire à des statistiques, des objectifs, autant dire à des abstractions. La Liberté a beaucoup parlé d’immigration tout au long de son histoire, obsession canadienne oblige. Par souci d’humanité et par exigence historique, réfléchissons ensemble au DÉFI D’IMMIGRER. Stimulation garantie pour ce rendez-vous que nous voulons hebdomadaire durant les mois à venir. Voir page A7.

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