Il faut sortir de la logique bureaucratique

La Liberté a très conscience du potentiel historique des « États généraux de la francophonie manitobaine ». Le récent café des experts, organisé par votre journal, aura certainement constitué une étape importante dans ce long cheminement. (*)

Une étape importante parce que le comité directeur des États généraux reconnaît qu’il reste de sérieuses décisions à prendre pour assurer que les efforts citoyens ne restent pas vains. Importante aussi parce que la discrétion de la Société franco-manitobaine a été critiquée par des experts à la crédibilité acquise comme Michel Lagacé et Raymond Hébert, ainsi que par des participants engagés dans la francophonie comme Raymond Lafond ou Geneviève Pelletier, la directrice artistique du Cercle Molière.

Interrogé par La Liberté, Daniel Boucher, le président-directeur général de la SFM, a justifié ainsi la réserve de l’organisme, dont la vocation est pourtant politique : « On participe comme tous les autres en tant que citoyens. On ne veut pas être perçus comme des gens qui veulent contrôler le processus ou comme un organisme qui s’impose. »

Cette préoccupation est-elle légitime? Un très bref retour historique permet en tout cas de la mettre en perspective.

La Société franco-manitobaine a été fondée en décembre 1968 sur les cendres de l’Association d’Éducation des Canadiens français du Manitoba. La venue au monde de la SFM se situait dans le prolongement d’une volonté sans précédent de consultations auprès du peuple, comme on disait encore souvent.

À l’époque, bien des Canayens, ainsi que les descendants des immigrants français, belges et suisses, se sont montrés disposés à ranimer la « cause » du français. Car l’avenir de la langue française au Manitoba ne pouvait se concevoir autrement que sous la forme d’une cause sacrée, tant la vie française peinait à sortir de la longue période de résistance commencée dès 1890, dès l’élimination du français comme langue officielle via le Official Language Act.

Après quelques péripéties appelées « animation sociale », un système de pensée qui lui a fait un tort considérable, la SFM a trouvé sa voie en soutenant des noyaux de parents motivés, conscients des possibilités offertes par l’ouverture politique du gouvernement Schreyer, qui permit en 1971 l’enseignement en français.

Pour faire très court, et sans vouloir diminuer le travail essentiel de la Fédération provinciale des comités de parents, la SFM est devenue une organisation oxygénée par le militantisme de parents qui voulaient des écoles capables de rendre leurs enfants fonctionnellement bilingues. Leur persévérance fut couronnée en 1994 avec la création de la Division scolaire franco-manitobaine, point d’orgue de la cause scolaire.

En juin de cette même année 1994, un des premiers gestes du tout nouveau directeur général de la SFM Daniel Boucher est de signer l’Entente Canada-Communauté. Le titre de l’article paru dans l’édition du 1er juillet 1994 de La Liberté résume tout : « Les organismes devront repenser leur fonctionnement ». (**)

La fin de la grande période militante a donc par hasard coïncidé avec la quasi-nécessité pour la SFM de se bureaucratiser. Faute de chefs motivés à présider cette autre SFM, un comité d’étude conclut dès 1997 qu’il fallait créer le poste de président-directeur général, poste confié à Daniel Boucher. Les élus du conseil d’administration de la SFM devinrent alors un peu comme tout ministre fédéral, qui dépend de son puissant sous-ministre, un haut fonctionnaire payé pour connaître tous les arcanes du ministère.

La posture en retrait de la SFM s’explique donc vraisemblablement par la pleine conscience que Daniel Boucher a de son pouvoir. À titre personnel, elle est toute à son honneur. En toute logique politique cependant, et rien n’est plus politique que les États généraux, il incombe aux élus de la SFM de dépasser la mentalité bureaucratique dans laquelle les gouvernements ont enfermé cet organisme dont ils ont ultimement la charge.

Ce serait là le premier pas d’un possible réengagement des forces vives. Reste à savoir au nom de quelle cause. Les États généraux apporteront peut-être une réponse convaincante à cet égard.

(*) À voir en ligne sur le site de La Liberté.

(**) peel.library.ualberta.ca/newspapers/LBT/1994/07/01/3/Ar00303.html

Bernard BOCQUEL

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